Libres propos ou le coin du philosophe

Lorsque les guides du Musée du Fixé présentent la technique à des visiteurs qui, neuf fois sur dix, n’en n’ont jamais entendu parler, il y a un moment où ils montrent un tableau – face avant, face arrière – et disent invariablement : « et cela change tout ! »

Cela change tout, mais on en parle peu. Ce que cette différence technique peut faire naître de réflexions, de prise de conscience, notamment par l’écart avec l’ensemble de l’histoire de l’art, de l’esthétique ou encore de la figure du créateur est phénoménal.

Au surplus, comme nous l’avons déjà écrit, le Fixé n’est pas entré dans l’ère du logos : très peu d’écrits en traitent. Le Musée tente de pallier ce manque par ses publications.

C’est pourquoi nous entamons cette rubrique « libres propos » sur les rapports qu’entretient le Fixé, et son unique Musée en France, avec toutes ces questions que le format de la visite ne permet que rarement d’aborder.
Toute proposition d’enrichissement de ces réflexions ou de chronique singulière seront les bienvenues !

Voici donc la première chronique !

Le Musée vu par l’historien François Hartog

L’institution du Musée fait l’objet d’une vingtaine de pages dans l’ouvrage de François Hartog Confrontations avec l’histoire1. Eh bien, une fois de plus, les caractéristiques du Musée visé par l’historien ne s’appliquent pas ou peu à celui du Musée du Fixé.

D’abord par le rapport au temps. Le Musée est d’abord, rappelle Hartog, porteur d’un certain rapport au temps : le passé, que l’on présentifie, ou non, le futur que l’on souhaite mieux aborder en prenant en compte les leçons du passé…

Au Musée du Fixé, si des œuvres de quatre siècles sont exposées, c’est dans une sorte de présent générique, et le classement n’est pas lié au temps mais à l’espace. Le temps a finalement ici moins de prise que l’espace sur les œuvres – exceptées les dernières décennies. Quelle que soit la date de création d’un Fixé tunisien, il ressemble avant tout à un Fixé tunisien plus qu’à toute œuvre de son époque réalisée ailleurs2.

Ensuite, le musée traditionnel est d’abord le lieu de transmission d’un savoir sur un passé révolu et dont on veut tirer la meilleure part. Au Musée du Fixé, c’est l’étonnement, la curiosité et l’émotion qui dominent. Il n’y a guère de savoir à proprement parler à transmettre. D’ailleurs, des cartels sont apposés mais avec parcimonie, pour ne pas gêner la confrontation directe avec les œuvres ; parti pris lié aussi à la faiblesse des renseignements dont nous disposons bien souvent sur les œuvres elles-mêmes.

Enfin, le musée traditionnel opère une sélection parmi les œuvres remarquables, celles qui méritent d’être sacralisées, ce qui en droit se dit inaliénables. Cette opération conduit naturellement au rejet de bien des œuvres trop modernes, exotiques, familières… Et c’est ainsi que sont nés les salons des Refusés et autres expositions concurrentes. Au Musée du Fixé, nous considérons que la technique rassemble plus qu’elle ne conduit à la division des créateurs : le talent le plus manifeste y côtoie donc des œuvres à la naïveté assumée. Là aussi nous sommes aidés par la faible production quantitative de cet art et sa fragilité intrinsèque.

Le conservateur.


Envoi d’une visiteuse

Il me semble aussi que la peinture sous verre à un coté inaliénable, je prends le terme du côté de la liberté qu’il évoque pour l’homme commun, cette liberté d’être hors des sentiers de la peinture traditionnelle, par son histoire discrète, sa technique et l’absence de signature, où l’artiste s’efface devant sa création. Ainsi le musée expose des œuvres sacralisées sans exclure…


1 Gallimard, Folio, 2021.
2 Et Hartog a ici diablement raison : certains musées accrochent ensemble les œuvres de peintres différents portant sur les mêmes sujets et du même moment : la ressemblance est par trop frappante !